Déficit des retraites : l’industrie manufacturière pourrait procurer de nombreux emplois cotisants

TRIBUNE DE FRANCIS JOURNOT                            

Bien qu’opportune et nécessaire, une reforme des régimes de retraites, quelles que  soient les mesures adoptées, ne suffira pas à compenser un déficit de cotisations dont le montant estimé à 20 milliards en 2020 promet encore de se creuser au rythme effréné de la perte de cotisants.

Aujourd’hui, il importe avant tout de créer des emplois dont les cotisations augmenteront les ressources de l’ensemble des régimes de protection sociale. 

800px-responsables-ps-manif-pour-les-retraites-1.jpgResponsables du PS manifestant en 2010 contre le projet de réforme des retraites - Flick - Clem - CC               

Le rapport de la commission d’experts remis le 14 juin à Matignon, propose un ensemble de mesures visant à économiser 7 milliards d’euros à l’horizon 2020. Parmi les principales propositions du rapport Moreau, citons l’allongement de la durée du travail et l’augmentation des cotisations d’assurance vieillesse pour les employeurs et les salariés. Cependant, leur application pourrait aller à l’encontre de l’emploi. 

L’allongement de la durée du travail de 41.5 années actuellement, à 43, puis 44 années de cotisations, risque d’appauvrir considérablement une population active senior qui peine le plus souvent à retrouver du travail et grossira les rangs des demandeurs d’emploi tandis que chaque année, prés de 150 000 de nouveaux arrivants sur le marché du travail tentent souvent vainement de trouver un premier emploi. 

Plusieurs commentateurs économiques ont récemment cité l’économiste et sociologue Alfred Sauvy (1898-1990), « Les seniors au travail consomment et donc créent de l’activité, c’est bon pour l’emploi, y compris celui des jeunes ».Ce postulat était très certainement justifié lorsque les revenus salariés étaient majoritairement dépensés en biens de consommations produits en France. Mais aujourd’hui, les français, qu’ils soient actifs ou retraités, consomment surtout des produits d’importation qui créent peu d’activité industrielle en France et dont la vente de plus en plus dématérialisée, nécessite également de moins en moins d’emplois dans la distribution et les services.   

Aujourd’hui, 60 % des seniors de 55/64 ans sont sans emploi et un nouveau recul du départ à la retraite ruinera pour beaucoup d’entre eux, l’espoir de totaliser un jour les années de travail requises pour bénéficier d’un taux plein de pension.

Indemnités chômage, aides au retour à l’emploi, suivi et formations, minimas sociaux, coûts de santé plus importants, il n’est pas certain que le report du paiement des retraites vers d’autres postes de dépenses, permette à l’État de réaliser les économies projetées d’ici à 2020. 

Par ailleurs, au moment où les PME, compte tenu de charges de plus en plus difficiles à assumer, renoncent souvent à leurs projets de recrutement, on peut craindre qu’une augmentation supplémentaire des cotisations, même modeste, ait un impact négatif sur l’emploi. 

LES EMPLOIS INDUSTRIELS DÉLAISSÉS  

L’industrie manufacturière pourrait offrir d’importantes perspectives d’emploi à des populations paupérisées et particulièrement touchées par le chômage dont un nombre très important d’ouvriers et de jeunes adultes peu diplômés mais aussi des personnels très qualifiés, techniciens ,cadres, ingénieurs.

Bon nombre de grandes entreprises ont, semble t-il, jugé peu intéressant de moderniser l’outil productif et ont préféré opter pour une délocalisation totale ou partielle de leur production dans les pays à bas coûts, y compris lorsque la fabrication en France s’avérait compétitive.

Comparativement à ses voisins européens, l’industrie française n’a que très peu automatisé son outil productif. Pour exemple, la France compte à peine 34 000 robots, l’Italie en possède deux fois plus et prés de 150 000 robots industriels œuvrent outre Rhin.

De même, les produits à forte valeur ajoutée désignés par les gouvernements successifs pour sauver l’industrie et créer des centaines de milliers d’emplois, sont de plus en plus fabriqués dans les usines des pays émergents.

RELANCER L’INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE SANS DÉPENSE NOUVELLE             

Au cours des dernières années, le montant des aides de l’État français aux entreprises, les dépenses pour l’emploi et les plans de relance, a souvent dépassé 220 milliards d’euros. Quelques grandes entreprises dont certaines appartenant au CAC 40 ont recueilli la plus grande part en montant, des aides aux entreprises sans pour autant cesser de délocaliser et peut-être devons-nous douter de la pertinence des conditions d’attribution de la plus grande part des subsides de la collectivité. Une étude du cabinet Ernst & Young révélait récemment que la catégorie la plus créatrice d’emploi et donc, la plus contributive en montant versé de nouvelles cotisations, était représentée par les PME mais ne percevait que 9 % du montant total annuel des subventions.

Ce colossal volume d’aides pourrait très certainement permettre la création des emplois d’un grand nombre d’emplois industriels manufacturiers.  

En modifiant parfois les modes de gestion et les processus de production notamment en modernisant l’outil productif, il serait tout à fait possible de fabriquer à nouveau en France la plupart de nos biens de consommation moyen/haut de gamme. En outre, il conviendrait de créer des structures de commercialisation et de distribution des produits réalisés par des ateliers ou des usines qui ne disposent que très rarement de structures appropriées. 

Supposons que le gouvernement consente à relancer l’activité manufacturière : il suffirait de réorienter 1.5 à 2 % des 220 milliards d’euros annuels d’aides aux entreprises et dépenses pour l’emploi, pour recréer plusieurs centaines de milliers d’emplois en quelques années. L’État pourrait accorder en priorité et sous conditions, des aides d’un montant de 25 000 à 50 000 euros, à des PME éligibles, à chaque fois qu’elles s’engageraient à créer un emploi de production en France. Une part de ces aides permettrait également de mutualiser un outil de distribution et de commercialisation qui optimiserait la compétitivité des produits. 

Un budget total de 10 à 12 milliards d’euros sur 3 à 5 ans permettrait de se fixer un objectif de 250 000 créations d’emplois industriels, qui, il faut l’admettre, ne compenseraient pas la perte des 2.5 millions d’emplois industriels disparus en un peu plus de deux décennies. 

Cependant, la mise en place d’un tel dispositif démontrerait une volonté nouvelle du gouvernement, indiquerait une remise en question du dogme et enverrait un signal fort et positif aux français qui, en majorité, s’inquiètent de la délocalisation de l’emploi. 

Cette relance de l’industrie manufacturière des biens de consommation rassurerait et pourrait également insuffler une  dynamique pouvant s’étendre à l’ensemble de l’économie française. La création d’un emploi industriel génère habituellement 2 à 3 emplois indirects et induits.  Ainsi le coût de création de chaque emploi industriel serait à terme divisé par 3 et peut-être 4. A terme, prés d’un million d’emplois directs, indirects et induits pourraient se créer dans des régions souvent désertées. La collectivité pourrait économiser ensuite le coût d’un nombre considérable de chômeurs. L’État encaisserait davantage de cotisations sociales et cela contribuerait à la sauvegarde de nos régimes de protection sociale.

De plus, une importante partie des aides serait ultérieurement remboursée par les entreprises bénéficiaires. Chaque année, une économie totale au moins équivalente à la totalité des subventions serait réalisée et à terme, chaque euro de dépense publique permettrait d’économiser plusieurs euros sur les futurs budgets, contribuant alors à réduire le déficit public. Les industrielles françaises réalisent généralement une part importante de leur chiffre d’affaires à l’intérieur de l’hexagone et lorsqu’un emploi est crée, c’est le pouvoir d’achat d’un consommateur potentiel de produits fabriqués en France qui augmente et le déficit commercial français qui diminue. 

ALLÉGER LA FISCALITÉ POUR ENCOURAGER LA RELOCALISATION    

Peut-être convient t-il également de réfléchir à un allégement significatif de la fiscalité des entreprises et à la mise en œuvre de mesures ambitieuses tendant à inciter surtout les PME à recréer les 1.5 ou 2 millions d’emplois qui nous permettraient d’approcher un niveau plus acceptable de niveau de chômage et de déficit des régimes de protection sociale. 

Auparavant, la consommation de nos biens participait considérablement au financement des régimes de protection sociale. Mais ceux-ci connaissent davantage de difficultés depuis que nous consommons des biens importés pour la fabrication desquels les entreprises payent peu ou aucune charge sociale. Aussi, si l’on admet qu’il n’est ni efficient de faire reposer une plus grande part du financement du déficit sur les entreprises qui produisent encore en France ni équitable de faire porter le poids des réformes notamment sur des salariés ou retraités qui ont déjà cotisé pendant toute une vie, deux autres pistes se dessinent : 

- Des taxes d’importation pourraient abonder les caisses de nos régimes de protection sociale mais cette mesure jugée protectionniste est impossible à appliquer dans un pays membre de l’Union Européenne. 

- En revanche peut-être pourrions-nous, faire augmenter le nombre de cotisants en créant un environnement fiscal propice à la relocalisation de la production avec une diminution de 30 ou 40 % des charges sociales pour chaque emploi de production en France et l’instauration d’un barème fiscal prévoyant des exonérations de l’impôt sur les sociétés (IS) pour les entreprises qui réalisent la totalité ou une part importante de leur production en France.

Si l’on considère que les entreprises qui produisent encore en France en interne sont très minoritaires, ont moins de marge bénéficiaire et payent donc moins d’impôts, leur exonération fiscale coûterait peu.Néanmoins, l’attractivité générée par ces exonérations pourrait permettre l’afflux de nouvelles entreprises, de nouveaux emplois industriels mais aussi d’emplois indirects et induits, qui alimenteraient les caisses des régimes de protection sociale à chaque fois que nous consommerions ces produits.   

Francis Journot est membre des associations citoyennes indépendantes et sans appartenance politique  Vêtements made in France et Rendez-nous notre industrie .

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